Enfin... Te voilà. Nous t' attendions...Assieds-toi près de moi. Oui, là, tout près du feu.Les racines de ce fromager sont plus confortables que le plus somptueux des trônes. Un peu de thé? Cela te fera du bien. Respire la menthe fraîche...Ecoute le babillage des femmes, le crépitement des flammes. Tu sembles si fatigué, si tourmenté. Quand tu seras près, quand tu sentira qu' il est temps, alors tu parlera.
Sais-tu que je me souviens de mon premier jour sur terre? Oh, il n' y a là rien de très extraordinaire. Ce souvenir est aussi dans le dédale de ta mémoire... à moins que tu n' ai oublié de semer sur ta route des petits cailloux ... Oui... Je me souviens...Dans la chambre fraîche, claquent les pales d' un vieux ventilateur. Aux travers des persiennes, bravant la moustiquaire, un chaud soleil s' infiltre. L' Afrique ronronne dans mon berceau.
Quelques années plus tard, aéroport de Yoff. Les effluves des arachides gorgées d' huile se mêlent à la poussière de la terre battue par les sandales des gosses. Je quitte le continent, laissant derrière moi l' atmosphère fiévreuse de mon enfance. Enfin, pas tout à fait. Dans ma sacoche, une petite graine... Si petite, si fragile, si précieuse. Lorsque je l' approche de mon oreille, je peux entendre résonner le chant des femmes dans la chaleur chaude de l' aurore enveloppant Dakar. Elle a la couleur du sable des plages de mon enfance et le parfum frais des nuits africaines. Elle me murmure que je ne dois rien oublier de ma vie là-bas, que ces années sont un cadeau, qu' un jour grâce à elle, je ferai tomber bien des murs...
Alors je n' ai rien oublié. Jour après jour, nuit après nuit, je regarde ma petite graine devenir et j' écris ce que j' y vois: la figure du vieillard, creusé de rigoles ou n' aurait jamais coulé que du sable... le regard de l' enfant, noyé dans celui de sa mère... Je pille mes souvenirs, je m' enrichi de tout ce que j' ai perdu . Tant de visages... Tant de paysages... Un mirage...
Et la petite graine, dis-tu? Et bien, tu es assis dessus... N' est-ce-pas que l' on s' y sent bien? Encore un peu de thé? Laisse-toi tenter... Voilà... Et oui, ce fromager qui écoute ainsi nos confidences a réussi à grandir, enraciné dans mon âme. Il nous permet de partager cet instant d' éternité. C' est un cadeau.
Lève la tête à présent. Et regarde ses branches qui dévorent le ciel étoilé. Regarde comme il est épanoui, comme il est beau. On dirait qu' il crépite sous le lueur des flammes... Comme lui, je voudrais trouver un espace ou je puisse enfin planter mes racines si longtemps ballottées... Imagine... Une terre d' ici et d' ailleurs... Une terre pour tous, ou chacun est unique, ou chaque mot est un présent... Des gens qui regardent d' autres gens. Des âmes qui se frôlent. Des murs qui tombent...
Je te sens plus détendu. C' est bien. Accompagne-nous donc pour un dernier thé... Tu sais ce que l' on dit: le premier est sucré comme la vie, le second doux comme l' amour, et le dernier amer comme la mort... C' est ainsi, il faut boire jusqu' à la lie. Mais nous avons tout le temps, la nuit est si belle...
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Sous l' arbre à palabre